Donner et ne point recevoir

novembre 9th, 2016  |  Published in A la une !, Inspis : docs

Note : cet article vous est (encore !) proposé par François-Xavier Cuende, grand sympathisant à la cause qui vous avait jadis était présenté en détails ici même : http://www.paysdenullepart.fr/le-role-dequipage-2-francois-xavier-cuende/ Il y prend goût, le bougre ! Et vous ?

 

« Maître d’armes __ Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des armes ne consiste qu’en deux choses : à donner et à ne point recevoir ; et, comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement de poignet, ou en dedans ou en dehors.

M. Jourdain __ De cette façon donc, un homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son homme et de n’être point tué ?

Maître d’armes __ Sans doute. N’en vîtes-vous pas la démonstration ?

M. Jourdain __ Oui.

Maître d’armes __ Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération, nous autres, nous devons être dans un État, et combien la science des armes l’emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la…

Maître à danser __ Tout beau ! Monsieur le tireur d’armes. Ne parlez de la danse qu’avec respect.

Maître de musique __ Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la musique.

Maître d’armes __ Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne ! »

Molière, Le bourgeois gentilhomme (1670), acte II, scène 2.

 

Notre illustre souverain Louis est toujours vivant de sa personne. Jean-Baptiste Poquelin, lui, est mort depuis plus de quarante ans, mais son œuvre brille toujours au firmament des lettres françaises ; certains se laisseraient aller à penser que le talent est le seul secret de l’immortalité de l’esprit, mais les gardiens de la foi juste et droite trouveraient certainement à cette conviction un parfum de soufre.

A défaut de lui accorder cette immortalité, je m’avance à reconnaître à Molière le sens aigu du portrait de ses contemporains, et la finesse d’appréhension de certains arts. Voulant dégrossir Monsieur Jourdain et faire briller certaines de ses facettes, au moins juste le temps d’un ballet, voilà qu’il lui donne quatre maîtres, pas moins : un maître à danser, un maître de musique, un maître d’armes et un maître de philosophie. Quatre maîtres dont chacun pense que sa science est supérieure à celle des autres. Sans chercher à les départager, je retiendrai quelques mots du maître d’armes, si lumineux et si vrais que, longtemps après qu’ils ont été prononcés sur scène pour la première fois, ils continueront à se trouver en bonne place, sur un cartel ornant les murs des salles d’armes de France et de Navarre :

« Tout le secret des armes ne consiste qu’en deux choses : à donner et à ne point recevoir. »

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Admirable formule, dont la justesse ne devra pas échapper aux personnages terraincognitesques qui se glissent dans l’habit du « Bretteur à la recherche de nouveaux défis ».

Il y a déjà quelque temps que quelques maîtres français ont développé une conception de l’escrime autour de l’épée seule, qui prend ses distances avec les maîtres italiens, espagnols ou anglais. Il ne s’agit pas de mépriser l’extraordinaire héritage que constituent les traités qui, depuis près de deux siècles, ont porté l’art de l’épée à des sommets tant théoriques que pratiques, tant intellectuels que techniques : Antonio Manciolino, Camillo Agrippa, Jerónimo Sanchez de Carranza, George Silver, Luis Pacheco de Narvaez, Ridolfo Capoferro, Morsicato Pallavicini, William Hope, Don Francisco Lorenz de Rada sont à l’art des armes ce que Le Caravage, Francisco de Quevedo ou William Shakespeare sont à leurs arts respectifs de la peinture ou des lettres.

Et en France, Messieurs Henri de Sainct Didier, André Desbordes ou encore François Dancie avaient su poser les bases d’un art des armes qui d’italien se muait peu à peu en français. Ils ont prôné d’abandonner la dague ou du poignard qui, manié de l’autre main, était un élément essentiel au temps de la splendeur de l’escrime italienne, pour se concentrer sur l’usage de l’épée seule.

D’autant que les Français développent des épées plus légères et plus courtes que les rapières, épées destinées à être utilisées exclusivement d’estoc (c’est-à-dire « de pointe »), délaissant les coups de taille (c’est-à-dire « de tranchant ») que la rapière combinait aux coups d’estoc. Cette plus grande légèreté de l’épée ouvre la voie à une escrime où la défense tend à prendre le pas sur l’attaque, où l’astuce de l’esprit guidant la pointe prédomine, où « ne point recevoir » devient au moins aussi important que « donner ».

girard

Un bretteur terraincognitesque peut, sans aucun doute, être un autodidacte, et avoir appris son art de manier l’épée sur les champs de bataille ou dans les rues mal fréquentées. Il saurait donc être totalement ignorant des traités écrits par Charles Besnard (Le Maistre d’Armes Libéral, 1653), Philibert De La Touche (Les vrays principes de l’espée seule, 1670), Jean Baptiste Le Perche (L’exercice des armes, 1676), André Wernesson, sieur de Liancour (Le Maistre d’armes, 1686) ou encore Jean-François Labat (L’Art en fait d’armes, ou de l’épée seule avec les attitudes, 1696 ; Questions sur l’art en fait d’armes ou de l’épée, 1701).

Mais s’il est un esprit éclairé, il trouvera dans ces ouvrages les réflexions de maîtres qui sont à la recherche de l’excellence, de la perfection de la maîtrise de l’arme. Alors, quand la maîtrise de l’arme est une science portée par la raison la plus fine, la « botte secrète » n’a rien de magique : cette science permet de concevoir des coups imparables. Tout au moins ces maîtres en sont-ils convaincus.

Encore faut-il ne pas perdre de vue qu’entre l’escrime courtoise à fleurets mouchetés, dans une salle d’armes, et l’escrime de combat à mort, sur le champ de bataille ou sur le pavé d’une ruelle d’embuscade, il y a une différence qui peut se révéler aussi brutale qu’entre survivre et mourir.

de-la-touche

Le temps viendra prochainement où Girard, dans son Nouveau traité de la perfection sur le fait des armes (1736) distinguera explicitement ces deux escrimes, l’une qui peut se piquer de l’élégance des voltes et des doubles feintes, et l’autre, pour « une affaire sérieuse », qui mise sur l’efficacité, en s’attachant à « de bonnes parades sèches et courtes, des ripostes fermes ».

Alors, au moment de vous engager dans le bal des aciers, gardez en mémoire quelques-uns des conseils du sieur Labat :

« Ne vous piquez point des coups qu’on vous donne, que pour tâcher à les éviter.

Ne tirez point de vanité des coups que vous donnez et ne méprisez point ceux qu’on vous donne.

N’achetez point plusieurs coups par le danger d’en recevoir un.

Ne vous croyez point adroit, mais en état de le devenir.

Ne faites rien d’inutile, tout doit être avantageux. »

* * * * *

Pour aller plus loin :

Un extrait filmé d’une représentation du Bourgeois Gentilhomme, avec Michel Galabru en Monsieur Jourdain prenant sa leçon d’escrime :

http://www.cndp.fr/media-sceren/banque-images/le_bourgeois_gentilhomme_de_moliere_acte_ii_scene_ii_extrait-48082-s.html

Deux pages, parmi d’autres, à partir desquelles télécharger des copies numériques ou des transcriptions de traités d’escrime :

http://ensiludium.free.fr/Le_Conservatoire.htm

http://jfgilles.perso.sfr.fr/escrime/bibliotheque/

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