Intrigues et Compagnie

octobre 18th, 2017  |  Published in A la une !, Inspis : fictions

Note : cet article vous est (oh, y a que lui qui bosse ou bien ?!) proposé par François-Xavier Cuende, grand sympathisant à la cause qui vous avait jadis était présenté en détails ici même : http://www.paysdenullepart.fr/le-role-dequipage-2-francois-xavier-cuende/ Cette fois-ci, notre opiniâtre mousquetaire vous entretient d’un sujet qui pourrait donner ressources et missions à de nombreux Voyageurs : les Compagnies. Le premier volet pose les bases du sujet et se lit ici. Et si, maintenant, nous profitions de ce thème passionnant pour en tirer quelque belle intrigue, hein ?

Un précédent billet évoquait les grandes compagnies de commerce à monopole, présente dans Terra Incognita sous la forme des « classiques » compagnies des Indes orientales, et de la très spécifique Compagnie des Indes célestes.

Même si des œuvres de fiction comme Histoire comique des États et Empires de la Lune (c. 1650) et Histoire comique des États et Empires du Soleil (c. 1650-1655) de Cyrano de Bergerac et, bien plus près de nous, De cape et de crocs d’Alain Ayroles au scénario et Jean-Luc Masbou au dessin (éditions Delcourt, collection Terres de Légendes, 12 albums depuis 1995), envoient leurs héros à peu près contemporains de Terra Incognita voyager dans les cieux, je ne sache pas qu’il existe un roman, une bande dessinée, ou un film mettant en scène une « Compagnie des Indes célestes » formalisée en tant que telle. D’autres œuvres utilisent, au contraire, de telles compagnies marchandes – certes terrestres – comme sujet principal ou secondaire de leur intrigue.

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Esquissons donc quelques manières d’utiliser une Compagnie dans une aventure de Terra Incognita.

Je me permets de glisser rapidement sur l’angle d’attaque qui fait de la Compagnie l’employeur des personnages des joueurs. Non qu’il soit moins intéressant, mais parce qu’il est le plus évident, avec ses promesses d’expéditions vers des horizons méconnus.

Néanmoins, derrière cette facilité première, rien n’interdit d’ajouter des épices à l’aventure. Ainsi, la Compagnie se révèle parfois peu loyale avec ses propres employés : elle ne les informe pas entièrement des tenants et des aboutissants de leur mission, elle les utilise comme un leurre pendant que la « vraie mission » est menée sur un autre front, etc. Bien évidemment, dans cette perspective, toute ressemblance avec une grande agence d’espionnage états-unienne ne serait pas pleinement fortuite. Alors, pourquoi ne pas renifler la piste de quelques inspirations dans La Compagnie : le grand roman de la CIA, de Robert Littell (édition originale chez Penguin Press, 2002 ; version française chez Points, nouvelle édition 2015, EAN 9782757850015) ou sa tout aussi passionnante adaptation télévisuelle en mini-série de 6 épisodes (2007), réalisée par Mikael Salomon.

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À compléter, éventuellement, et pour les anglophones, par la lecture d’Air America (1978), du journaliste Christopher Robbins, qui avait dévoilé les grenouillages de la CIA, des années 1950 au début des années 1970, en utilisant des compagnies aériennes qu’elle dirigeait en sous-main, pour transporter armes, drogue, nourriture, guérilleros, défoliants, et autres friandises nécessaires aux guerres plus ou moins sales qu’elle menait ici et là. Il se murmure qu’à son apogée, la plus célèbre d’entre elles, Air America, disposait de la plus grande flotte aérienne (avions et hélicoptères) du monde. L’adaptation au grand écran (1990), par Roger Spottiswoode, se concentre sur la partie « guerre du Vietnam et du Laos », en 1969 ; c’est un mélange de comédie et de film policier-espionnage, pas folichon dans l’ensemble mais offrant quelques séquences éventuellement recyclables en jeu de rôles.

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Aventuriers naïfs, si vous acceptez de travailler pour une Compagnie qui aurait de telles arrière-cuisines, apprêtez-vous à prendre des leçons de cynisme.

Ces Compagnies sont aussi de grosses machines « capitalistes », si je peux me permettre l’emploi de ce terme quelque peu anachronique. Alors, autant ne pas se priver de jouer aussi sur ces ressorts-là.

Par exemple, je veux bien parier mon épée et mes bottes que les lecteurs de Terra Incognita n’ignorent pas tout du Bossu (1857) de Paul Féval, qu’ils aient lu ce roman-feuilleton lui-même, ou qu’ils aient vu l’une de ses adaptations cinématographiques ou télévisuelles. Il en a connu une douzaine, entre 1913 et 2008, les deux plus fameuses étant très probablement celle par André Hunebelle (1959) avec Jean Marais, et celle par Philippe de Broca (1997) avec Daniel Auteuil.

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La revanche de Lagardère sur le fourbe Philipe de Gonzague passera par la banque, avant que l’acier de l’épée n’entre en jeu. En effet, en cette fin des années 1710, sous la Régence de Philippe d’Orléans (ah !, oui, à cette période de « notre » Histoire, Louis XIV est déjà mort), un vent de folle spéculation souffle sur la bonne société, porté par les promesses d’enrichissement spectaculaire du système mis en place par John Law, avec d’une part, le papier-monnaie et d’autre part, des sociétés d’investissement par actions. Dans le roman de Féval, la spéculation tourne en particulier autour de la Compagnie du Mississipi et des profits rêvés de l’exploitation de l’immense Louisiane de l’époque.

C’est en achetant des actions de cette Compagnie en se cachant derrière des prête-noms que Lagardère arrive à souffler à Gonzague la fortune dont celui-ci lui avait imprudemment confié la gestion… en tant que prête-nom !

Je prends également le risque de parier que les romans de David Liss sont moins connus, au moins dans notre royaume de France, que le Bossu de Féval. À ma connaissance, trois d’entre eux ont bénéficié d’une traduction dans notre langue. Parmi ces trois, A Conspiracy of Paper (2000), que l’éditeur français a eu le bon goût de publier sous le titre d’Une conspiration de papier (publié chez Lattès en 2001, puis en 2004 en 10/18, collection « Grands détectives » n°3685, et enfin réédité par la Librairie des Champs-Élysées, 2012, en collection « Labyrinthes », n°198). L’un des « personnages » de ce roman est la « Compagnie des marchands de Grande-Bretagne pour le commerce des mers du Sud et autres endroits d’Amérique, et pour la promotion de la pêche », mieux connue sous son diminutif de « South Sea Company », la Compagnie des mers du Sud. Créée en 1711 pour éponger une partie de la dette publique dans de savants montages financiers avec la Banque d’Angleterre, cette Compagnie engendre une folle spéculation, et ses actions prendront une valeur sans commune mesure avec la réalité – ou, pour le dire plus crûment, l’inexistence – des profits qu’elle génèrera. La « bulle des mers du Sud » (South Sea Bubble) éclatera au mitan de l’année 1720.

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Sans dévoiler l’intrigue du roman (un des meilleurs « romans policiers historiques » – si cette étiquette a du sens – qu’il m’ait été donné de lire), je dirais qu’elle tourne autour de ces montages toxiques entre la Compagnie des mers du Sud et la Banque d’Angleterre, et qu’y sont mêlés des actionnaires sincères, des financiers véreux, la pègre londonienne, des marchands juifs toujours suspectés de quelque chose, entraînant le lecteur dans les tavernes, les cafés, les salles de boursicotage, les ruelles boueuses, les résidences luxueuses, et les quais mal famés.

Dans The Devil’s Company (2009), c’est une autre Compagnie que Davis Liss invite dans le roman. Un Compagnie non seulement plus connue que la Compagnie des mers du Sud, mais aussi plus puissante, beaucoup plus puissante : la Compagnie des Indes orientales, l’East India Company. Une Company pas toujours aussi Honourable que son nom le clamera parfois. La Compagnie est une entité quasiment indépendante, non seulement dans ses lointaines implantations en Inde ou en Chine, mais aussi au cœur même de Londres. Et la Compagnie n’aime pas que l’on mette le nez dans ses affaires, surtout pas dans ses affaires sales, quand elle ne recule devant aucun moyen pour arriver à une de ses fins, maintenir à tout prix son monopole sur certains produits.

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Pourtant, la Compagnie n’est pas un bloc uni, et les coups volent bas entre « administrateurs ». Le genre de tourbillon dans lequel un Maistre aurait plaisir à plonger les personnages des joueurs ?

Cette Devil’s Company m’a moins fortement transporté que la Conspiration de papier, probablement du fait du caractère artificiel, à mes yeux, de ce qui maintient le personnage principal dans sa « mission ». Mais j’ai tout de même pris grand plaisir à ce roman, qui m’a fait voir la Compagnie anglaise des Indes orientales sous un jour beaucoup moins exotico-romantique que certaines idées que j’avais pu m’en faire. Ce qui m’a frappé, c’est le caractère très contemporain des ressorts de ce roman : une grande entreprise, libérée de presque toute tutelle des États, jouant ses propres cartes selon ses propres règles, prête à dévorer ses concurrents, ses adversaires, tout en étant dévorée par ses dissensions internes, ça vous dit quelque chose ?

Ce billet ne rassemble que quelques réflexions sur la manière de transformer une Compagnie en autre chose qu’une agence d’aventures exotiques. Sans en faire à tout prix une hydre noire vorace et impitoyable, cherchant à mettre ses griffes sur le monde entier sans être freinés par les scrupules ou la morale, il convient de ne pas oublier qu’une telle Compagnie peut avoir les dents longues… et mauvaise haleine !

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