Les Pays de Nulle Part, le chat de Schrödinger et Vermeer

décembre 19th, 2012  |  Published in A la une !, Terra Incognita  |  3 Comments

Le « focus » d’aujourd’hui est un peu spécial. Il s’agit ici de répondre à certaines interrogations inquiètes entendues ici ou là sur le traitement des Pays de Nulle Part dans une gamme qui en porte ostensiblement le nom. Interrogation pour le moins légitime, donc. Comme vous allez le lire ci-dessous, vous verrez tout de même que je peine à partager ces inquiétudes, voire à les comprendre. Il me semble (mais, donc, je peux me tromper) que les auteurs de ces remarques souhaitent trouver une sorte d’atlas ou tout du moins une série de textes décrivant par le menu (faune, flore, habitants, etc.) un certain nombre de Pays de Nulle Part.

Si c’est cela, autant le dire tout de suite : il n’y en aura pas.

Pour moi, les Pays de Nulle Part ne préexistent pas à leur utilisation en jeu. C’est là où je vais avoir besoin du chat de Schrödinger. Vous avez déjà sûrement entendu parler de cette expérience toute théorique qui vise à faire comprendre par les béotiens un aspect clef de la physique quantique : on ne sait si le chat de l’expérience est finalement mort ou vivant que lorsqu’on l’observe (on ouvre la cage) et, en attendant l’ouverture éventuellement fatale, le chat est entre les deux états, à la fois mort et vivant.

Un Pays de Nulle Part, c’est pareil. Il ne prend sa réelle substance que s’il est observé par les joueurs, c’est-à-dire s’il est effectivement visité par les PJ. Or, faire préexister sa description aux besoins du scénario voire, pour les puristes, aux besoins et attentes du groupe de PJ n’aurait pas de sens. Ce serait même tout à fait contre-productif et risquerait d’encombrer des livres aux paginations déjà bien limitées avec des descriptions peut-être assez agréables à lire mais inutiles lors de la mise en jeu. Pas assez comme-ci pour mon groupe qui aime les cas de conscience, pas assez comme ça pour le mien qui apprécie surtout une bonne baston, etc.

En attendant d’être éventuellement matérialisé par la visite des PJ donc par un scénario, le PNP est donc réduit à l’état de rumeur, d’affabulation de voyageurs, de carte imprécise, de récit halluciné, etc. Littéralement, il est Nulle Part, entre vérité et mensonge. Pour ma part, j’y reviens plus tard, cette incertitude baroque entre ce qui est vrai et ce qui mensonger est ce qui me plaît le plus dans le contexte de Terra Incognita.

Donc, non, on ne trouvera pas d’atlas des PNP dans la gamme. A la place, on lit déjà ou on lira dans les deux livres suivants :

  • des scénarios qui se déroulent totalement ou en partie dans un PNP
  • des aides de jeu et des conseils pour créer des PNP à votre mesure (par exemple, où localiser son PNP dans le livre 3 puis quels Prodiges y placer dans le livre 4 à venir, avec de nombreux exemples à chaque fois)

 Je tiens à signaler que cette conception des choses est tout sauf originale. Je m’inspire là directement d’une structure éditoriale qui existait dès les années 80 avec, par exemple, pour citer deux de mes jeux préférés, Rêve de Dragon (un rêve = un scénario) ou Empire Galactique (une planète = un scénario). On retrouve aussi cela dans des jeux plus récents comme Ryuutama par exemple.

En ce qui concerne la répartition des textes et des informations entre Pays d’Ici et Pays de Nulle Part, j’irai même plus loin. Et c’est là où intervient Vermeer (je parle du célèbre peintre, bien sûr ^^).

De mon point de vue d’auteur, ses deux peintures parmi les plus fameuses, le Géographe et l’Astronome, sont ce qu’il y a de plus représentatif de l’esprit du jeu (je m’en étais d’ailleurs abondamment servi pour illustrer la version amateur du jeu). Or, on observera que ces deux personnages ne se trouvent pas présentement dans un PNP mais leur esprit, visiblement, est entièrement tourné vers ce lointain merveilleux. Et bien, la proposition de jeu contenue dans l’univers de TI, c’est tout à fait cela. Les PJ ne pensent qu’aux voyages vers les PNP mais ils n’y sont pas toujours. Loin de là. On remarquera d’ailleurs que sur les 16 Figures du jeu (les 15e et 16e se trouvent dans le livre 4), il n’y a qu’un seul Explorateur. CQFD.

Le Pays d’Ici, c’est le port d’attache, c’est le siège du ou des commanditaires et probablement de ses adversaires, c’est l’attente fébrile du départ, c’est le but ultime du voyage (revenir sain et sauf et si possible riche et puissant), ce sont les conséquences heureuses ou néfastes du voyage, etc. Ce peut encore être le voyage immobile, celui que l’on fait grâce à une carte, un récit, la visite d’un cabinet de curiosité (il y a un scénario de ce genre dans le livre 4), etc. Enfin, c’est se rappeler que sans Connu, il ne peut y avoir d’Inconnu. Que sans lieu de départ et d’arrivée, il ne peut y avoir de Voyage.

En cela, on le voit, rien n’interdit de concevoir des scénarios TI qui se déroulent en grande partie au Pays d’Ici pour peu que le thème des voyages vers Nulle Part y soit présent. Il en va de même pour les textes présents dans les livres de la gamme. L’histoire de la découverte des PNP ou des Prodiges, la façon dont on considère tout cela vu du Pays d’Ici, les motivations des Coteries qui les convoitent, tout cela est au cœur du projet de jeu.

Pour en revenir à la question de ce qui reste le scénario-type (je caricature : mission vers les PNP/découverte du PNP/ce PNP est hostile il faut se barrer !/retour plus ou moins sains et saufs), je n’ai à titre personnel rien contre la partie « expédition qui progresse à la machette dans la jungle ». Au contraire, même. C’est bien évidemment ce genre d’images qui m’a fait bâtir un univers de jeu AUTOUR de cela. Mais, pour être honnête, une « expédition qui progresse à la machette dans la jungle », qu’elle soit jouée avec TI, Guildes, S7M voire avec D&D ou l’AdC, ça reste toujours une « expédition qui progresse à la machette dans la jungle ». Nature hostile, moustiques ça-comme, porteurs froussards, indigènes belliqueux s’y retrouveront toujours à parts plus ou moins égales.

N’ayons pas peur de le dire, ce qui peut faire qu’une « expédition qui progresse à la machette dans la jungle » soit spécifique à Terra Incognita, ce sont ses commanditaires, ses motivations, les moyens mis en œuvre, son objectif, ses éventuelles conséquences en fonction de l’échec ou de la réussite des PJ.

En un mot, le Pays d’Ici.

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Responses

  1. Franck says:

    décembre 19th, 2012at 17 h 39 min(#)

    Terra Incognita, c’est le vent Frais de la Liberté.
    C’est aussi L’Aventure avec un grand A et la possibilité de mille Ouvertures en devenir.
    Tout l’Esprit du jeu se situe là. Tout l’intérêt se situe également là.

    Le jdr est un loisir créatif. Il appartient par conséquent à chaque mj de développer ses propres cartes, peuples, coutumes, créatures, etc… et d’en partager le fruit avec la communauté via le réseau.

    N’attendez pas que l’on restreigne les champs conceptuels envisageables par des cadres trop bien formatés. Pensez Grand.

    Accessoirement : gardons bien en tête qu’il demeure relativement rare de trouver des auteurs capables de présenter un contenu conséquent tout en proposant une telle appropriation par les joueurs de l’univers proposé.

    Soyez Créatifs, soyez Chaotiques, Partagez.
    Le Jdr devient ce que l’on en fait. Vive Terra Incognita !

  2. Amaranth says:

    décembre 19th, 2012at 20 h 57 min(#)

    C’est clair, c’est précis, et moi j’aime bien, je suis même ravi que tu continues sur cette voie !

  3. Jouer la « campagne dodo » (spoiler !) :: Terra Incognita : Voyages aux Pays de Nulle Part, le jeu de rôle says:

    mars 16th, 2013at 15 h 09 min(#)

    […] Inaugurée par le scénario du livre de base, poursuivie dans une partie du vaste « bac à sable » du Livre du Maistre, achevée enfin dans le Casus Belli #5, cette « campagne » n’a pas vraiment été conçue en tant que telle. Lors de l’écriture du scénario du livre de base, il n’était en effet pas prévu d’en proposer une suite ou une préquelle. Ceci dit, en écrivant le gros scénario du livre 2, j’ai pu constater par l’expérience que Terra Incognita est un jeu en campagne, par nature. En effet, le voyage en lui-même ne vaut que s’il est précédé de l’attente fébrile, des espoirs salés, des préparatifs minutieux puis suivi d’un retour plein de gloire ou d’amertume. Je m’en explique longuement (entre autres choses) ici : http://www.paysdenullepart.fr/les-pays-de-nulle-part-le-chat-de-schrodinger-et-vermeer/ […]

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